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« Nous avons, à tort, abandonné l’organisation de la profession agricole au profit du seul libre-échange »

En visite ce dimanche au Salon de l’Agriculture, François Bayrou était l’invité de l’émission « Le Grand rendez-vous », enregistrée en duplex. Au micro d’Europe 1 et de i>Télé, le président du Mouvement Démocrate a longuement livré son point de vue sur les difficultés des agriculteurs et est revenu sur l’alliance scellée cette semaine avec Emmanuel Macron.

Bonjour M. Bayrou.

Bonjour.

Vous êtes dans votre élément. Les Français se souviennent de vous, de votre exploitation de juments, sur votre tracteur. Vous l’avez toujours, votre tracteur ?

Bien sûr ! J’ai toujours ma toute petite exploitation agricole. C’est l’univers dans lequel je suis né, dans lequel j’ai grandi. J’ai aujourd’hui une pensée pour Xavier Belin, qui était le président des syndicats agricoles, représentant de tous les agriculteurs français et qui vient de mourir. C’était très émouvant pour moi car à ses obsèques, on a raconté le jour où il avait 17 ans, son père est mort et il a été obligé de reprendre l’exploitation agricole.

J’ai connu exactement la même histoire, à la même époque. C’était pour moi comme un lien au travers du temps. Je voulais rendre hommage à sa mémoire.

Cette semaine, une agricultrice de 47 ans s’est donné la mort dans les Côtes d’Armor. Elle était mère de deux enfants et était responsable d’une exploitation de vaches laitières. Comment alléger les difficultés des agriculteurs ?

Un suicide d’agriculteur, en France, il y en a un tous les trois jours.

C’est plus de 20% par rapport à la moyenne.

C’est extraordinairement troublant de malheur humain et de malheur pour l’ensemble d’un métier. C’est une profession soumise à une très forte pression, d’abord parce que cela représente de très gros investissements. Quand vous êtes à la tête d’une exploitation agricole, pour refaire une salle de traites, acheter des terres ou un tracteur, cela fait beaucoup d’argent mobilisé. Généralement, au crédit agricole, c’est très lourd. Quand les revenus ne suivent pas, c’est un gros souci. Nous avons, à mes yeux, à tort, abandonné l’organisation de la profession, les quotas agricoles, qui donnait à chaque exploitation la sécurité de pouvoir produire une quantité.

La fin des quotas laitiers était une erreur, précisément sur ce sujet. Je voudrais dire que l’agriculture ne peut pas être abandonnée uniquement au libre-échange. Elle ne peut pas se résumer à la liberté du commerce.

Concernant les prix du lait, comment faire pour qu’il y ait moins de pression ? Comment augmenter les revenus des agriculteurs ?

Il y a deux choses à faire, ce sont des choses de long terme dans lesquelles les pouvoirs publics doivent prendre leur part de responsabilité. La première chose à faire, c’est favoriser et protéger l’organisation des professions. Il y a chez tous ceux qui vivent avec l’idéologie du libre-échange l’idée qu’aucune organisation de la production n’est nécessaire. C’est même interdit. Vous vous souvenez de l’amende dont les éleveurs français ont dû s’acquitter parce qu’ils avaient essayé de s’organiser en producteurs contre les grandes surfaces.

Moi, je suis pour l’organisation des professions, pour qu’on puisse se défendre face aux grands donneurs d’ordre que sont les centrales d’achat. Je suis pour l’organisation des professions, verticale, du producteur au bout de la chaîne, que ce soit la chaîne de la consommation alimentaire ou la chaîne de la production industrielle à partir des produits agricoles. C’est la première chose.

La deuxième chose importante, c’est que l’on puisse garantir aux agriculteurs un revenu même lorsqu’ils ont un accident dans la conduite de leur exploitation. Quand ils sont obligés d’arrêter, il faut qu’ils puissent, comme les autres professions, toucher le chômage. C’est un point du programme d’Emmanuel Macron que je trouve juste.

François Fillon propose des baisses de charges pour les agriculteurs, pas Emmanuel Macron.

Non, ce que dit Emmanuel Macron, c’est que si les agriculteurs sont obligés d’arrêter leur exploitation, ils auront droit au chômage. Ce que je trouve très bien.

Peut-être qu’avant qu’ils s’arrêtent, on peut faire quelque chose de plus concret ?

Il faut le faire. Les Allemands l’ont fait, comme vous le savez. On s’est fait prendre une part de production importante par les Allemands. Ce travail sur les baisses de charges est important, notamment pour les salariés agricoles. Ceci exige un travail de profondeur, une remise en cause

Retenons qu’il faut organiser la production. Ce ne peut pas être la dérégulation absolue dans laquelle on essaie de faire vivre les agriculteurs depuis longtemps. Les quotas laitiers ont été abandonnés. Cela a été une erreur extrêmement grave. Cela explique les difficultés dans lesquelles nous sommes.

Ce serait incomplet si je ne disais pas la troisième idée fondamentale : nous avons besoin de créer des labels, des garanties pour des productions. Par exemple, qu’un lait provenant d’une vache qui sort, qui est au soleil, ait un label de garantie qui lui permettre d’être vendu plus cher. Que les productions végétales, maraîchères, fruitières, qui respectent un certain nombre de règles et de discipline de production puissent être clairement identifiées. Que le consommateur – nous tous – puisse savoir ce qu’on achète. Ce travail sur le label, les garanties, les niches, les appellations d’origine, tout cela, c’est le moyen de hausser la qualité et d’augmenter les revenus des agricultures.

Sur le plan des principes, est-ce que la justice devrait marquer une pause dans l’affaire Fillon, à soixante jours de l’élection présidentielle ?

La justice est saisie et c’est à elle de faire son travail. Je ne suis pas juge. Je vois les incroyables conséquences de toutes ces affaires. 

La première, c’est que lorsque vous vous présentez avec un programme très dur devant les gens, avec des sacrifices et des efforts, et qu’il se trouve que pour vous-même vous n’avez pas les mêmes exigences, cela rend extrêmement difficile le programme.

La deuxième chose, que je combattrai sans cesse avec indignation, c’est l’idée que certains essaient de faire passer que tout le monde fait la même chose. Je veux dire que ce n’est pas vrai. Il y a en France des élus qui respectent les règles, des gens qui trouvent normal d’avoir la discipline élémentaire, d’être dans une démarche de bonne foi.

Je trouve scandaleux et même infâme qu’on essaie de faire croire que tout le monde ferait la même chose.

Sur le fonctionnement de la justice, y’a-t-il une interférence du temps judiciaire sur le temps politique ?

Cela a des conséquences, évidemment. Vous ne pouvez pas vous présenter devant nos citoyens, comme les présidents des groupes LR et UDI l’ont fait, en signant une tribune qui dit : « la justice ne doit pas entrer à l’Assemblée nationale ou au Sénat ».

Je trouve cette déclaration stupéfiante et insupportable pour un citoyen. Tout le monde serait soumis à la loi, sauf ceux qui sont chargés d’écrire la loi. Je suis en désaccord avec cette approche.

Est-ce que François Fillon devrait passer la main ?

Je me suis beaucoup exprimé au commencement de cette affaire. J’ai dit ce que j’en ai pensé depuis longtemps et je ne veux pas revenir sur ce jugement. François Fillon a décidé d’ignorer les rebondissements et d’aller jusqu’au bout. J’ai dit à quel point cela me paraissait risqué et risqué est un mot faible, mais c’est son choix. Je ne reviens pas sur ce sujet.

Est-ce plus choquant qu’il continue alors qu’une information judiciaire est ouverte ou bien que sa campagne soit perturbée par cette affaire judiciaire alors qu’il est présumé innocent ?

Comprenez que ceux qui se présentent à cette élection le font avec l’idée d’être élus président de la République. Le président de la République est le protecteur de la justice, le plus haut magistrat du pays, le premier magistrat de France. Dans son rôle constitutionnel, dans la Constitution, il est écrit que le président de la République préserve, protège, défend les institutions et notamment la séparation des pouvoirs et le pouvoir judiciaire. Se présenter à cette élection en mettant en cause la justice, d’une certaine manière, c’est la même chose quand on met en cause les journalistes par qui les affaires sortent, alors que s’ils n’étaient pas là, aucune affaire ne sortirait.

Pour moi, le président de la République doit être le protecteur des libertés, des institutions, de la séparation des pouvoirs. Il y a là contradiction et interférence. Je ne m’exprime pas sur le parti politique auquel je n’appartiens pas.

Marine le Pen a refusé de répondre aux convocations de la police. Sa position est légale, mais comment la qualifiez-vous ?

Je ne mélange pas toutes les affaires. Elles ne sont pas de la même gravité. 

Quand Jean-Jacques Urvoas ou Bernard Cazeneuve disent que personne ne doit s’affranchir des convocations de la police, vous les approuvez ?

Oui, quand vous vous présentez à la présidence de la République, c’est pour être élu. Et quand on est élu, on doit être le protecteur de la justice, de l’indépendance de la justice et de la liberté d’expression démocratique des médias en particulier.

Comment expliquez-vous qu’au fond, rien ne change dans les intentions de vote et que toutes ces affaires glissent sur Marine le Pen ?

Sans doute parce que le rôle que les évènements lui ont attribué dans la vie politique, c’est d’être l’opposante universelle. Nos institutions font que 70% des Français ne sont pas représentés, dans la vie parlementaire par exemple. Les deux partis, Socialistes et Républicains, ont le monopole de la représentation alors qu’ils ne représentent à peine 30% des voix. Ces deux parties se retrouvent en situation d’être dans un château fort qui n’est plus en liaison avec les Français. Je crois que ce qui est arrivé au Front National, pour son plus grand bien électoral mais pour le plus grand malheur des Français, c’est qu’il n’a de comptes à rendre sur rien puisqu’il est l’opposant universel.

Est-ce que vous verriez d’un bon œil qu’une autre personnalité centriste rejoigne Emmanuel Macron, comme Jean-Louis Borloo ?

Je trouverais cela très bien. Je suis pour les rassemblements. Je suis absolument certain qu’on ne sortira pas le pays des difficultés si on n’est pas capables de se rapprocher, quelle qu’ait été l’histoire, les jugements des uns sur les autres… 

Il y a des moments où la situation devient tellement grave, préoccupante pour tous, que si l’on peut sortir des chemins habituels pour offrir quelque chose d’original au pays, cela montre aux Français que les choses sont suffisamment sérieuses pour qu’on fasse des gestes de cette nature-là.

Vous n’avez pas toujours eu des rapports faciles avec Jean-Louis Borloo.

Ni avec Emmanuel Macron ! Ai-je été séduit d’emblée ? Non, pour toutes les raisons que vous savez.

Justement, vous l’avez dit : « Macron est le principal responsable de la politique économique de François Hollande depuis quatre ans », « je ne me reconnais pas dans ce qu’il incarne », « son projet de société est proche de celui de Nicolas Sarkozy en 2007 », «  les programmes de François Fillon et d’Emmanuel Macron présentent de grandes similitudes »… Qu’est-ce qui a tout changé chez Emmanuel Macron ?

C’est ce que vous avez vu et lu. Lorsque j’ai proposé cette alliance, j’ai formulé quatre exigences. Celles-ci ont été acceptées par Emmanuel Macron.

Première exigence, j’ai dit qu’il fallait que cela soit une proposition d’alternance pour le pays, franche, qu’on sache qu’on ne va pas rééditer ce qu’on a connu depuis cinq ans. 

Deuxième exigence, une loi de moralisation de la vie publique qui garantisse aux Français que les grands intérêts n’auront pas priorité ou prééminence sur l’intérêt général.

Troisième exigence, cela répond également à une des objections, une volonté de protéger la rémunération du travail au lieu d’être une proposition pour baisser la rémunération du travail, comme on le voit au travers du monde.

Enfin, une quatrième exigence, c’est le pluralisme : qu’on ait la certitude qu’il ne s’agit pas d’un parti unique de plus, mais qu’on va pouvoir travailler entre sensibilités différentes. Ce qui a changé, c’est que ces exigences ayant été formulées, Emmanuel Macron a dit : « je les accepte et les fait miennes ». De ce point de vue-là, il y a eu un changement très important.

Je trouve que cela vaut la peine de sortir du chacun chez soi pour essayer, même si cela suppose de franchir des frontières, de travailler ensemble.

En quoi Emmanuel Macron n’est pas toujours un François Hollande plus jeune ? La droite considère que François Bayrou a choisi la gauche.

Si vous écoutez bien vos journaux, ce que vous présentez, la gauche dit Macron c’est la droite, la droite dit Macron c’est la gauche. Je connais bien cette double accusation. C’est l’accusation éternelle qu’on a porté contre moi et contre tous ceux qui défendent l’idée du centre.

Mais lui estime qu’il est de gauche, que c’est son histoire, que c’est sa culture.

Mais il a le droit ! Qu’est-ce que le centre ? Pour moi, c’est l’acceptation du pluralisme. C’est l’idée que d’où que l’on vienne, quelle que soit son histoire, on peut se respecter et travailler ensemble. C’est une deuxième idée dans laquelle Emmanuel Macron se situe exactement qui est de penser que la vie politique ne peut pas se résumer à l’affrontement de deux blocs sourds et aveugles, la droite contre la gauche. D’ailleurs, ces deux blocs n’existent plus, puisqu’ils sont tous les deux coupés en deux. Sur le fond, on ne peut pas résumer la vie politique à droite contre gauche. C’est exactement sur ce choix qu’il y a une logique, une cohérence qu’au travers du temps nous nous retrouvions Emmanuel Macron – qui a formulé cette idée récemment – et moi – qui creuse cette idée depuis quinze ans -.

En quoi est-ce que Emmanuel Macron incarne une alternance franche et pas « François Hollande saison 2 » ?

Toutes ses propositions sont différentes de celles qui sont faites par François Hollande. Moi, je pense que François Hollande n’a pas été le président de la République que beaucoup de Français espéraient. Il a été élu par une majorité de Français et puis il n’a pas accompli un certain nombre de choses parce qu’il n’est pas allé au bout de ses idées. Ce que Emmanuel Macron dit, c’est que ses idées – notamment le fait qu’il faut plus de liberté dans des secteurs économiques, plus de liberté d’entreprise et qu’en même temps il  faut sauver une solidarité plus moderne, qu’il faut s’intéresser aux classes moyennes – tout ça me paraît aller dans le sens d’une alternance franche. Et nous serons un certain nombre à être garants de cette alternance. 

Vous êtes là pour surveiller Emmanuel Macron.

Non, il n’y a qu’un Président. Je refuse toutes ces idées scolaires. Je n’appartiens pas à cette culture. Ma culture à moi, c’est que les hommes et le femmes politiques sont responsables, qu’ils creusent leur sillon, qu’ils suivent leur chemin et qu’ils peuvent travailler ensemble en s’écoutant et en se respectant.

Très concrètement, est-ce que vous estimez qu’il faut interdire l’emploi par les politiques – quel que soit le mandat – d’un membre de leur famille ?

Je pense que c’est une logique, une discipline qu’il faut absolument imposer. C’est le cas dans d’autres assemblées. Le parlement européen l’a par exemple interdit. Je pense qu’autrement il y a du soupçon et que ce soupçon est souvent justifié. Ce n’est pas le plus important si vous me permettez de le dire.

Comment change-t-on la culture française concrètement ? 

Par une loi rigoureuse et drastique. Vous retrouverez si vous cherchez dans vos archives que j’ai proposé une pétition des Français au Président de la République il y a trois ou quatre ans sur la moralisation de la vie publique qui avait recueilli je crois 70.000 signatures ! L’article premier de cette loi était l’interdiction pour les parlementaires de l’exercice de la fonction de « conseil » auprès des grandes entreprises. L’esprit de la loi, c’était que si elle était exercée depuis des années et des années – si vous étiez avocat par exemple – vous aviez le droit de continuer. Je ne suis pas certain que dans le cas présent l’esprit de cette loi ait été respecté.

Vous parlez de François Fillon.

Pour moi c’est très simple : c’est un risque mortel pour la démocratie que des intérêts financiers, industriels prennent le contrôle de la décision politique en prenant le contrôle de ceux qui la votent ! Je trouve que c’est quelque chose d’insupportable. Cette chose insupportable, nous avons le devoir de la combattre et de l’interdire ! Toutes les grandes démocraties l’ont fait ! Pas seulement les démocraties anglo-saxonnes ! Pas seulement les démocraties scandinaves ! L’Espagne a aussi fait des progrès considérables de ce point de vue là puisque des hommes politiques de tout premier plan ont été condamnés au nom de ce mélange des genres.

Dans l’accord avec Emmanuel Macron, il y a la question de la proportionnelle. Vous en parlez longuement dans votre livre Résolution française. Voulez-vous de la proportionnelle pour les législatives qui suivront la présidentielle de cette année ? Je crois savoir que ce n’est pas ce que souhaite Emmanuel Macron. Voulez-vous une dose suffisante qui permettrait d’envoyer peut-être une centaine de députés FN à l’Assemblée nationale ?

Monsieur Barré, les députés FN seront élus par des électeurs français, par des citoyens français. Je ne reconnais à personne le droit de dire qu’il faut des électeurs qui soient représentés et qui trustent tous les sièges et des électeurs qui ne le soient pas. Au nom de quoi ? Qui sont ceux qui ont décrété que si vous étiez électeur socialiste ou républicain, vous étiez représenté trois ou quatre ou cinq ou dix fois plus que votre nombre mais que si vous étiez électeur d’extrême droite, d’extrême gauche, écologiste ou du centre, alors là vous n’êtes pas représenté du tout ! Moi je suis pour une loi, comme l’Allemagne l’a écrite, et qui a été reprise à peu près dans tous les pays européens, qui est que – lorsque vous représentez 5 % des électeurs – cela fait en France à peu près un million – et bien vous avez le droit à une représentation équitable !

À quelle échéance ?

Le plus tôt sera le mieux. 

Les législatives qui suivront la présidentielle en juin 2017 ?

Les constitutionnalistes qui sont nos amis discutent entre eux. J’avais évoqué je crois devant vous une de ces idées.

Est-ce que dans votre accord avec Emmanuel Macron il est prévu que les législatives de juin se feront à la proportionnelle ?

Non, parce que nous ne sommes pas sûrs que cela soit possible institutionnellement. Mais en tout cas si nous arrivions à ce que Emmanuel Macron gagne cette élection et que cette alliance soit désormais majoritaire en France, il y aura en tout cas un moyen de renouvellement aux élections législatives.

Est-ce que comme Benoît Hamon le suggère lui-même dans son programme, vous envisagez de dissoudre l’Assemblée nationale une fois cette réforme constitutionnelle réalisée ?

C’est une possibilité, c’est un des moyens qui permettront d’obtenir le changement des institutions dont nous avons besoin. Et s’il y a des sièges qui appartiennent aux courants que vous évoquiez – extrême droite ou extrême gauche – cela obligera les autres à parler ensemble ! Comme l’Allemagne le fait ! Comme tous les pays européens le font !

Le statut pénal du chef de l’État, on y touche, on n’y touche pas ?

Moi, je ne suis pas partisan de l’immunité présidentielle. Cela dit, je reconnais qu’il y a quelque chose de fondé dans cette précaution qui est qu’un président de la République en exercice ne soit pas poursuivi dans l’exercice de son mandat. Imaginez le Président de la République qui est en train de négocier de grands accords internationaux et qui se voit convoquer par un juge d’instruction… Je crois que cette précaution n’est pas infondée mais je ne suis pas partisan de la protection absolue dont bénéficie aujourd’hui le président de la République. Un président de la République aujourd’hui ne peut en aucun cas être poursuivi pour les actes qu’il a faits dans l’exercice de son mandat. Il peut organiser des manquements très importants qui aboutissent à des choses très choquantes. Dans l’exercice de son mandat, il n’est pas responsable. Je trouve que ce n’est pas normal ! Je trouve que le Président de la République doit être protégé pendant son mandat des poursuites éventuelles pour éviter des accidents mais l’immunité qui fait que, quoi que vous ayez fait pendant votre mandat, vous n’êtes pas responsable, pour moi c’est quelque chose de totalement anachronique. La démocratie, ce n’est pas ça !

On passe à l’économie. Vous avez lu le programme économique d’Emmanuel Macron. Achetez-vous en bloc ce programme ou y a-t-il des choses que vous souhaitez améliorer ?

Il y a sûrement des choses que je proposerai que l’on améliore mais sur l’équilibre général de ce que j’ai lu dans votre journal, je trouve que c’est juste. Favoriser l’investissement, cette idée très originale et qu’il faut approfondir que les classes moyennes vont se voir reconnaître un « plus », un « avantage » parce qu’on va les dispenser des taxes locales, à condition que ce soit financé, est une idée qui est intéressante pour ceux qui sont dans cette catégorie-là (moins de 5.000€ par mois) et c’est une idée qui est intéressante pour les grandes villes, les villes-centres ! Pourquoi ? Je suis maire de l’une de ces villes donc je vais le dire. Les villes-centres portent des charges que l’on appelle « charges de centralité » (on comprend pourquoi : elles ont un théâtre, une piscine olympique, un grand stade) et tout cela, c’est à la charge des villes-centres et c’est offert généreusement au reste de la population. Qui les paient ? Les contribuables des villes-centres ! Ce qui fait qu’en général dans les villes-centres, les impôts – la taxe d’habitation – sont plus élevés. Et je trouve très intéressant que l’on puisse réfléchir à une méthode qui libérerait les villes-centres où vivent beaucoup de Français de manière à ce que les classes moyennes puissent s’y réinstaller. 

Il n’y a pas de bouleversement majeur au niveau de la politique familiale dans le programme d’Emmanuel Macron. Il ne va pas toucher aux prestations familiales, Est-ce qu’il a raison ? Après tout, le quotient familial a été abaissé et il y a eu une pression fiscale plus grande sur les familles nombreuses. Cela vous préoccupe-t-il ?

Oui. Mon souhait est que l’on aide les familles nombreuses à vivre ! Vous avez lu dans mon livre que j’ai un chapitre – presque le plus important – sur l’avantage pour la France que représente sa démographie. Sur ce point, il me semble que l’on devrait aller vers un soutien aux familles pour qu’en effet, la démographie française se maintienne et s’il se peut, progresse. Grâce à sa démographie, le France va être dans 20 ans ou 25 ans le premier pays européen ! C’est quand même une chose incroyable ! Cet effort là, on devrait y réfléchir et je participerai à la réflexion.

Est-ce que vous trouvez comme Emmanuel Macron que l’on a humilié les opposants au mariage gay ?

C’est une phrase qui a fait polémique et cette polémique n’est pas heureuse. Je ne suis pas d’accord pour que l’on repose les problèmes sociétaux pour qu’une campagne électorale soit le lieu où de nouveau chaque fois à chaque alternance les questions sociétales soient reposées. Il y a une séquence malheureuse mais par pitié ne remettons pas ces sujets au moment où l’on a besoin de réfléchir à l’avenir du pays sous l’angle de choix fondamentaux. On sait bien que hommes et femmes différents, nous avons tous une vision différente de ce que devraient être la famille, la société idéale. Je n’ai pas envie que l’on fasse de ce sujet un sujet d’affrontements. 

Mais vous voulez néanmoins qu’Emmanuel Macron fasse plus pour les familles ?

Oui.

Sur l’économie, Emmanuel Macron marche tout à fait dans les pas de François Hollande. Il veut pérenniser le CICE, sous une autre forme…

Non, pas du tout ! Arrêtons-nous à cela. Lorsque le CICE a été créé, mon jugement était que c’était une usine à gaz et qu’il aurait beaucoup mieux valu baisser les charges. Parce que ça, c’est transparent, c’est universel, cela ne demande pas des paperasses infinies, c’est simple et c’est attractif pour l’emploi ! Et  bien, ce que Emmanuel Macron dit, c’est « Je vais baisser les charges » ! Alors permettez-moi de dire que oui sur ce plan, il y a une rupture !

On va parler de la culture et du vivre-ensemble. Avez-vous parlé culture avec lui ? Y a-t-il une culture française selon vous ou, comme semble le penser Emmanuel Macron, plusieurs cultures qui cohabitent dans le pays ce qui n’est pas tout à fait la même chose…

Peut-être avez-vous écouté la conférence de presse que j’ai donnée. J’ai exprimé deux choses : d’abord, que j’avais été choqué par l’expression sur la présence française en Algérie et en Afrique, que je considérais que le mot qui avait été utilisé n’était pas adapté, qu’il était blessant et je crois faux. Je l’ai dit à Emmanuel Macron et je le lui avais dit d’ailleurs avant de faire cette déclaration publique. Deuxième chose : pour moi il y a une culture française ! Et je suis un défenseur de la culture française et de la langue française. Je suis défenseur de cette idée que nous portons un patrimoine immémorial qui vient de loin et se projette dans l’avenir. Il faut faire sienne cette culture française. Cela n’empêche pas que nous sachions que cette culture française est irriguée par des sensibilités différentes, des expressions culturelles différentes qui peu à peu enrichissent. La culture française est un fleuve. Ce fleuve a des affluents. Mais c’est le fleuve qui continue sa route. Alors il y a des affluents qui viennent en effet de musiques différentes, de littératures différentes. Regardez le rôle extraordinaires qu’ont joué dans la littérature française les écrivains d’Outre-mer français et même d’autres outre-mer. Par exemple, les écrivains martiniquais, guadeloupéens, haïtiens… Ces écrivains, romanciers, poètes, africains, tous ces affluents ont beaucoup apporté à ce que doit être ce fleuve de la culture française.

En 2015, Emmanuel Macron disait que la République avait une part de responsabilité dans la montée de l’islamisme radical et il avait même parlé d’un terreau national sur lequel avait germé le djihadisme islamiste. C’était juste après les attentats. Partagez-vous cette vision ?

Non, ce n’est pas ma vision. Alors, que les insuffisances de notre société aient des conséquences sur la dérive d’un certain nombre de jeunes en particulier est indiscutable. Mais ce n’est pas chez nous que se trouvent les racines et la cause ! Ces insuffisances – que j’appelle dans le livre d’incorporation – cette idée que tous venus d’horizons différents – c’est toujours l’image du fleuve – nous soyons capables de vivre, travailler et élever des enfants ensemble – je considère que c’est essentiel. Alors bien sûr il y a une responsabilité dans toutes les dérives mais nous ne sommes pas les responsables et d’ailleurs excusez-moi de le dire…

« Expliquer c’est déjà un peu excuser ». Vous vous souvenez des mots de Manuel Valls à l’époque contre Emmanuel Macron ! Êtes-vous plutôt Valls ou Macron là-dessus ?

Ni l’un, ni l’autre. Je suis, si vous me le permettez, moi-même dans ces choix. Pour moi, le radicalisme islamique, les dérives terroristes sont de tous les continents et de toutes les latitudes ! Elles ne sont pas seulement de chez nous !

Donc vous récusez l’idée que la France a un problème avec l’islam.

Oui je récuse cette idée. Il se trouve que notre civilisation est fondée sur une idée simple et fondamentale qui est que la loi civile est supérieure à al loi religieuse. Ou plus exactement, que la loi religieuse peut être très importante pour chacun en privé mais qu’elle ne peut pas être…

Mais c’est théorique tout cela !

Non. Excusez-moi mais c’est moi qui ai pris la circulaire sur le voile islamique ! Je suis absolument certain qu’il faut être avec une loi commune reconnaissable et reconnue par tous. Notre civilisation est en confrontation avec cette idée que l’islam imposerait sa loi à toute autre loi.

Sur le voile, faut-il aller plus loin et l’interdire à l’université ? Marine Le Pen veut elle l’interdire tout simplement dans la rue !

Je crois que ce n’est pas possible ni imaginable. 

Donc on en reste à la loi de 2004 pour vous.

J’ai voté la loi de 2004 sur l’interdiction du voile intégral parce qu’il portait atteinte à notre société qui est celle du visage découvert. Après, que l’on puisse avoir des vêtements différents, pour moi en tout cas ce n’est pas un obstacle. 

Merci François Bayrou.

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